Magazine Être

Emploi, handicap et prévention


© DR

Actualité

PODCAST : Yves Coppens « Ce que le Covid nous raconte de notre humanité »

par Michaël Couybes, Avril 2020


Du plus loin des 14 milliards d’années d’histoire de l’humanité qu’il étudie et partage depuis plus de 60 ans, le paléontologue et paléoanthropologue Yves Coppens nous raconte ce que le Covid-19, le confinement… nous disent de notre humanité.


Le confinement est-il selon vous un handicap, une expérience de la situation de handicap ?

Oui le confinement est une situation de handicap. L’homme est par définition un être libre, social. Le confinement est anti-social, il isole les groupes les uns des autres. Cela entraîne une méfiance de l’autre, car potentiellement positif et contagieux, avec la mort au bout.

Pensez-vous comme plusieurs de vos contemporains (André Comte-Sponville par exemple) que dans cette crise, on a sacrifié la jeunesse pour tenter de sauver des « grabataires comorbides » ?

C’est un peu violent. Le Covid s’attaque plus volontiers à des personnes plus âgées. Le virus il s’en fout. C’est du hasard. Le traitement lui est forcément un traitement dela personne et la personne qu’elle que soit son âge est importante. Jeune, j’avais été marqué par une histoire de guerre, lorsqu’il y avait un pont à passer et que le commandant prenait la décision de faire mourir une centaine de soldats, de les sacrifier pour sauver tous les autres. Agir sur le nombre plutôt que sur la personne, cela m’avait beaucoup fait réfléchir. Je comprends que ce type de calcul en temps de guerre virale puisse exister, mais sans se dire que cela puisse se faire. J’imagine que le médecin fait ses choix dans son âme et conscience. Cela dit Compte-Sponville se fait remarquer, mais je ne suis pas sûr qu’il ait raison.

Les philosophes s’expriment beaucoup et les scientifiques aussi. On a les compétences ou on ne les a pas. Je ne suis pas infectiologue. On s’exprime quand on sait et que l’on a l’autorité pour le faire. Qu’un président s’entoure d’un comité d’experts scientifiques, c’est bien. On sait bien que les comités sont là pour débattre et qu’il n’y a pas de consensus à chaque fois. J’ai fait cela pendant des années. Ensuite c’est au Président de prendre les décisions.

Que nous dit cette période inédite de notre humanité ?

Elle nous dit beaucoup de choses, c’est une révélation de la fragilité d’un système qui, quand il marche, marche bien, qui est basé sur le système monétaire, mais qui pourrait être basé sur autre chose. Mais avec le recul que je peux avoir, on se rend compte que la monnaie ce sont quelques milliers d’années,  et que le système monétaire international existe depuis peu de temps, et on a contraint les petites sociétés à rentrer dans ce système et on voit bien la réaction des bourses. On est confiné depuis un mois et on voit tout s’effondrer, notre économie, des tas d’entreprises vont faire faillite.

L’homme est fragile de tout temps car on parle de l’avantage de l’acquis sur l’inné mais je trouve que l’homme a cet acquis par l’éducation car c’est un être social. Si l’humanité disparait, le couple qui restera aura tout à apprendre. On en n’est pas là mais on prend conscience que cette humanité est fragile dans son développement. Imaginons le pire, qu’un virus se transmette par les voies respiratoires dans l’air, une grande tranche de l’humanité s’effondrerait et celle qui resterait aurait tout à refaire. L’évolution physique, biologique, elle se fait de manière successive, alors que l’évolution intellectuelle se fait de manière cumulative et bénéficie de 3 millions d’années d’expérience de l’humanité.

Que nous raconte l’histoire de l’humanité et du vivant depuis 14 milliards d’années à propos des épidémies ?

Cela a toujours existé. Comme c’est un monde parasite, ce sont des individus qui n’évoluent que sur des hôtes, ils habitent d’autres êtres vivants et cette manière de les habiter fait des endémies. On vit avec des tas de parasites, on a 1 kg de parasites dans les intestins. J’ai dans le ventre un musée exotique de parasites suites à mes nombreux voyages à l’étranger. Toutes les bêtes évoluent. Le mycobacterium bovis, la tuberculose était sur l’auroch, l’ancêtre des bovins et l’homme n’était pas atteint et il a fallu que l’homme domestique l’auroch pour en faire une vache, et continuant de manger de la viande et se mettant à en boire le lait, le mycobacterium bovis est devenu la tuberculose. C’est pour cela que je m’amuse souvent avec les écologistes dont je me moque parfois La biologisation de la terre n’a que 500 millions d’années et d’autre part, cette nature qu’ils disent superbe, est en fait froide et dangereuse où les animaux sont inquiets. Le retour à la nature, que je trouve un peu idiot, ce n’est pas un retour au paradis. C’est un retour à une réalité dont on prend conscience actuellement. On vit enfin le bio. Et du bio pas cher cette fois-ci.

Comment cette crise peut-elle faire évoluer la biodiversité, en tant qu’adaptation de la vie ? Plus de bienveillance, de conscience et de prise en compte de notre vulnérabilité ?

Cela ne va rien changer à l’adaptation de la vie, mais cela va permettre à des milieux dont on était prédateurs de se regénérer. Cela dépend du temps que cela durera, mais on observe déjà une baisse de la pollution, pollution qui entraîne des problèmes pour l’humanité, pour le réchauffement climatique et pour la richesse de la biodiversité. Le fait que l’homme se tienne un peu tranquille va probablement permettre une certaine régénération de la biodiversité. Ce n’est pas pour ça que cela va faire changer grand-chose, sauf si cela devait durer…

Peut-on s’attendre à plus de bienveillance, une conscience de notre vulnérabilité ?

Comme c’est mondial, cela fait réfléchir tout le monde, tout du moins la majorité. J’ai affaire à des personnes qui ne voient dans le confinement que la sanction possible, mais ne voient pas qu’il peut y avoir la mort au bout du virus. La situation quotidienne avec ces applaudissements aux fenêtres de 20 heures c’est une idée superbe et un très joli geste pour les soignants en première ligne et du coup qui tombent, mais en même temps d’une très grande tristesse. Comme des prisonniers qui manifestent et qui dans leurs cellules frappent sur leurs barreaux… J’évite ça, cela me démoralise, même si je suis solidaire avec les soignants..

Comment l’humanité, en qui vous avez confiance et vous trouvez géniale, va se sortir de cette crise ?

Elle n’est pas du tout en cause. Mais je pense que cela ne fera pas de mal à l’humanité de revenir à ces fondamentaux et à prendre conscience de ce qu’est la nature et la vie et du fait que le Covid est un cousin. La vie a une seule origine. Le Covid a un ADN, un génome comme nous. On est plus loin du Covid que du chimpanzé, mais c’est quand même quelqu’un de la famille. L’humanité s’en sortira…, avec humilité mais la tête haute. Elle va admirer la technologie parce que les médicaments curatifs et préventifs ne vont pas tarder à sortir. Je ne crois pas à une extinction de l’humanité.

Avec la crise du coronavirus, votre belle-mère a-t-elle plus que jamais son syndrome du « c’était mieux avant » ?

Je suis en rapport avec elle par Skype, elle reste constante dans son idée et moi aussi dans la mienne. Je ne pense pas que c’était mieux avant. Il y a toujours eu des épidémies. La mondialisation n’avait pas atteint le niveau d’aujourd’hui tout comme la population qui est passée de 1 à 8 milliards en 200 ans. La planète est grande mais limitée. Je suis persuadé que ce n’était pas mieux avant, c’était différent avant, c’est différent en ce moment et ça le sera après. Il y a des tournants et nous sommes dans un tournant qui est un peu plus marqué que les autres. En dehors du fait que c’est dramatique, c’est très intéressant, cela m’intéresse beaucoup. Je ne suis pas cela de manière obsessionnelle. Les radios et les télés sont ridicules, cette espèce de journalisme fou qui veut que l’on ne parle que de cela et que ce ne soit plus que le seul sujet auquel on peut s’intéresser… Je suis les réactions des médecins qu’on retrouve sur beaucoup de plateaux, c’est assez froid, mais ils n’en savent pas plus que les autres, alors quand ils disent : « sortie en 2022 », cela ne veut pas dire grand-chose, ce n’est pas à prendre au pied de la lettre.

Propos recueillis par Michaël Couybes – le 21 avril 2020

Retrouvez le Questionnaire Handicap d’Yves Coppens dans le magazine Être saison été à paraître en juin prochain