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Les forces en présence : une faible représentativité

par Laetitia Delhon, Mars 2020


La présence de personnes en situation de handicap sur les listes électorales, qui plus est en position éligible, est devenue “une profession de foi”, mais pas encore une réalité partagée.


Combien de candidats en situation de handicap sur les listes pour les municipales ? Bien malin qui peut répondre à cette question. Car il y a bien ceux qui ne peuvent le cacher, et qui restent peu nombreux. Même si les Gilets jaunes sont passés par là et ont fait germer quelques vocations politiques. Mais aussi tous ceux porteurs d’un handicap invisible ou atteints d’une maladie chronique, qui n’ont nulle intention d’en faire un quelconque argument de campagne, ni même simplement de l’évoquer en public.

Deux mois avant les élections municipales, Sophie Cluzel, secrétaire d’État chargée des Personnes handicapées, a tapé du poing sur la table dans le journal Le Parisien. Elle dénonçait le retard des formations politiques sur l’intégration des personnes en situation de handicap, sans cacher sa difficulté à chiffrer le nombre de candidats déclarés. Cette difficulté constitue un argument de poids pour certains grands partis, qui bottent en touche sur le sujet, sur le mode « nous n’imposons rien car nous ne voulons stigmatiser personne » ou « nous nous attachons avant tout à la qualité des candidats ». Bien pratique pour éviter de faire les comptes ou de se remettre en question.

« Aucun parti à la hauteur »

Il n’empêche : « Aucun parti politique n’est à la hauteur, aucun ne veut en faire une force pour l’instant », insistait Sophie Cluzel, lançant un appel aux différentes formations politiques afin qu’elles accueillent des personnes en situation de handicap en position éligible sur leurs listes.

Celles qui figurent en tête de liste se comptent probablement sur les doigts d’une main : Matthieu Annereau (LREM) à Saint-Herblain (44), Jean-Philippe Murat à Rodez, Julien Pradat à Amiens. Elles sont sûrement un peu plus nombreuses en position éligible, comme Éléonore Laloux, porte-parole du collectif Les amis d’Éleonore, aux côtés de Frédéric Leturque, le maire centriste sortant d’Arras, et Odile Maurin sur la liste Archipel Citoyen à Toulouse. Et encore un peu plus en position non éligible.

À qui la faute ? Aux partis, qui ont priorisé l’accès des femmes sur leurs listes, elles aussi jusqu’à récemment très minoritaires, afin d’atteindre la parité ? À l’État, qui n’a pas dégagé de moyens supplémentaires pour permettre aux citoyens en situation de handicap de s’engager ? À la société dans son ensemble, qui peine à prendre en compte ses minorités, et qui partout, notamment dans la sphère économique, ne parvient à intégrer le handicap qu’à la marge ?

Pas de moyen de compensation

Sophie Cluzel évoque également une « autocensure » des personnes en situation de handicap elles-mêmes, « car elles jugent cela trop dur ». Mais comment pourrait-il en être autrement quand les locaux choisis par les partis ne sont parfois pas accessibles, pas plus que les logiciels et messageries utilisés par les équipes de campagne ? Quand aucun moyen spécifique n’est alloué pour faciliter la mobilisation, qui nécessite réactivité, nombreux déplacements et présence à de nombreuses réunions ? C’est une bataille de plus à mener, forcément décourageante pour ceux qui mènent déjà la leur au quotidien.

Que dire enfin du sentiment de certaines personnes en situation de handicap d’être conviées à figurer sur une liste uniquement pour la photo ou pour servir de “faire-valoir” à la tête de liste ? Ou qui ne sont parfois sollicitées que pour traiter des problématiques du handicap, éloignées de leurs principales compétences ?

C’est d’autant plus regrettable que cette élection est celle qui touche directement au quotidien des personnes. Le scrutin municipal est celui qui détermine les actions à venir pour la vie dans sa rue, dans son quartier. Loin devant l’enjeu sécuritaire, sauf par endroits, celui des mobilités détermine souvent l’issue des élections, notamment dans les métropoles.

Prendre les commandes

Une accessibilité universelle dans les transports et le cadre de vie qui peine encore à s’ancrer dans les projets urbains, comme l’a montré l’enquête accessibilité publiée par APF France Handicap fin janvier. Neuf personnes sur dix éprouvent ainsi des difficultés dans leurs déplacements au quotidien, « malgré trois lois en matière d’accessibilité depuis 1975 ».

Philippe Mouiller, sénateur des Deux-Sèvres, auteur de la proposition de loi visant l’amélioration de l’accès à la prestation de compensation du handicap (PCH), constate toutefois que la question du handicap est plus présente aujourd’hui dans les préoccupations politiques. « J’ai été maire durant plusieurs années (à Moncoutant, ndlr), un de mes adjoints était assez lourdement handicapé, son regard sur les projets d’aménagement de la ville était très percutant. C’était une force de l’avoir à nos côtés. » Sous l’effet du lobbying associatif, notamment sur les réseaux sociaux, et plus récemment des Gilets jaunes, le handicap est devenu plus visible. De là à ce que les personnes concernées prennent les commandes, il reste un pas à franchir.


Mettre en avant ou non son handicap

Damien Abad, devenu le premier député en situation de handicap en 2012, est devenu fin novembre 2019 le premier président de groupe (Les Républicains) à l’Assemblée nationale en situation de handicap. Toutefois, pendant longtemps, sans refuser d’en parler, il évoquait rarement son handicap afin de ne pas « s’enfermer » dans cette seule image. Mais le 16 janvier dernier, il a appelé à faire du handicap une « grande cause nationale », pour mettre fin à une « ségrégation silencieuse ». Il y a aussi ceux qui ne souhaitent pas le mettre en avant et qui se le font reprocher ! Ainsi, Éric T., atteint de sclérose en plaques et figurant sur une liste en Gironde, témoigne sur Twitter : « Entendu aujourd’hui par un colistier : “Tu devrais mettre ton handicap en avant quand tu présentes ton projet social ! Le tien ne se voit pas alors qu’en face ils ont un type en fauteuil !” »