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Interview de Cédric Villani : le candidat différent

par Michaël Couybes, Mars 2020


Même s’il rejette le qualificatif de “handicap”, le candidat à la mairie de Paris Cédric Villani est sans nul doute la tête de liste la plus atypique. Une différence qui lui confère une proximité naturelle avec ce sujet et une certaine vision de l’inclusion. Interview.


Quel est votre rapport avec le handicap ?

Ce sont principalement mes rencontres avec des personnes dites en situation de handicap, des êtres exceptionnels, extraordinaires, et la manière dont la technologie a pu venir la compenser, dans le cadre de mon parcours professionnel, notamment lorsque j’étais professeur de l’École normale supérieure (ENS) de Lyon, dans les années 2000. Je pense en particulier au mathématicien et directeur du labo de mathématiques Emmanuel Giroux, qui grâce à un éditeur numérique pouvait assurer toutes ses missions et symbolise pour moi une inclusion au plus haut niveau. Je pense également à Thomas Mordant, entré à l’ENS alors qu’il était atteint de la maladie des os de verre et dont la maman, Isabelle Mordant, a raconté l’histoire dans Mystère de la fragilité, un livre que j’ai eu l’honneur de préfacer. Mon rapport au handicap est également lié à mes engagements, en tant que président de l’association Musaïques, qui crée des instruments de musique permettant une accessibilité à toutes les situations de handicap, ou encore en tant que membre du conseil scientifique de l’OEuvre de secours aux enfants (Ose), gestionnaire de l’institut médico-éducatif (IME) Raphaël, qui accueille des enfants polyhandicapés dans le 11e à Paris.

À un journaliste du Quotidien qui vous demandait si vous étiez autiste, vous avez répondu que vous étiez différent. Souhaitez-vous préciser ?

Ceux qui ont eu la chance et l’honneur de rencontrer Richard Ewen Borcherds, grand mathématicien sud-africain, ont remarqué sa difficulté à parler, ses contretemps… et sont en droit de se demander s’il est handicapé. Pourtant, il a été brillant, a réussi et reçu la médaille Fields en 1988. Dans mon environnement, si j’ai accompli toutes les missions qui m’étaient confiées, si je me suis réalisé professionnellement plus que tout ce que j’aurais pu imaginer, et que je suis aujourd’hui candidat tête de liste à la mairie de Paris, c’est que je ne suis pas handicapé, au sens de “moins capable”. Je peux certes être perçu comme différent, atypique, décalé. Des amis de la famille m’ont même dit que je n’étais pas normal. Pour ma part, je me qualifie de libre, empathique, curieux, tenace… et sans doute très timide. Je ne me suis pas fait diagnostiquer. Le mot handicap ne m’est jamais venu à l’esprit… C’est une notion relative qui entre dans un rapport à la norme et impossible à définir. Cela étant dit, je me sens une vraie proximité avec des personnes différentes, les profils neuro-atypiques, les jeunes autistes avec qui j’ai échangé, ainsi qu’avec les personnes en situation de détresse psychiatrique que j’ai pu rencontrer au cours de mes maraudes dans les rues de Paris.

Avez-vous des candidats en situation de handicap sur vos listes ?

Sur quasiment chacune de nos listes d’arrondissement, nous avons un candidat en situation de handicap, et en position éligible (2e de la liste dans le 19e, 4e, 5e ou 6e, dans le 12e, le 15e et dans mon arrondissement du 14e). Nous en avons tenu compte au moment de constituer notre liste, au même titre que la parité, même si cette dernière est devenue réglementaire.

Parmi les trois adjectifs que vous accolez à Paris en titre de votre programme, il y a « ville plus inclusive » ?

Je souhaite une ville accueillante et praticable pour les personnes en situation de handicap moteur et dans laquelle elles puissent se déplacer. Mon plan d’investissement de 1 milliard pour le métro comporte une ligne accessibilité, en particulier pour les lignes 1, 2 et 10. Je suis également attentif à l’état de la voirie et à la signalétique. Je mise beaucoup sur la formation et la sensibilisation de tous les personnels de ville, dans les écoles et les collèges parisiens, ainsi que dans les nouvelles technologies qui, mises en oeuvre pour des questions de handicap, bénéficient généralement au plus grand nombre. Je crois très fort au principe du logement d’abord. Dans cette optique, je compte réserver 3 000 logements sociaux pour tous les cas de grande exclusion. Enfin, Paris étant la seule ville-département avec une compétence sociale, j’entends moderniser notre Maison départementale des personnes handicapées (MDPH) et faire entrer l’intelligence artificielle dans ses systèmes d’information pour réduire les délais d’attente à moins de quatre mois d’ici à 2023.

L’état d’esprit qui me guide, c’est que la vraie inclusion, ce n’est pas juste donner la possibilité de vivre et survivre, mais de se réaliser, de créer, d’improviser…

Votre campagne électorale est-elle accessible ?

Nous avons prévu un sous-titrage de tous nos supports vidéo et la présence d’interprètes en langue des signes française (LSF) pour tous nos meetings. Nous devons certainement encore progresser dans l’accessibilité numérique de notre site ainsi que la mise à disposition de notre communication en Facile à lire et à comprendre.

Auquel de vos concurrents pourriez-vous vous rallier sur la base de ses propositions en matière d’inclusion ?

Tout ralliement est pour moi impossible avec la liste d’Anne Hidalgo, vu l’héritage qu’elle laisse, comme avec celle de Rachida Dati, dont on ne connaît toujours pas le programme. De par sa formation et son parcours professionnel, Agnès Buzyn doit certainement avoir une approche du handicap, mais je ne sais pas jusqu’à quel point elle a pu faire évoluer leurs propositions. Cela étant dit, je pense que l’inclusion est un sujet pris au sérieux par les listes Hidalgo, Belliard et Buzyn et fait partie des thématiques sur lesquelles on doit s’entendre avec intelligence et bienveillance.

Propos recueillis par Michaël Couybes


Sur les autres listes pour Paris…

David Belliard : « Sur nos listes, nous avons identifié au moins trois candidats en situation de handicap, dont deux en fauteuil, et en position éligible dans le centre, le 14e et le 20e », indique le service Communication d’Europe Écologie les Verts (EELV).

Agnès Buzyn : « Nous sommes cinq candidats en situation de handicap, deux dans le 11e, deux dans le 12e et un dans le 13e », annonce Yanis Bacha, journaliste sportif et ancien conseiller de Sophie Cluzel, qui devrait être en position éligible dans le 12e. « Agnès Buzyn devrait signer la charte du candidat inclusif », précise pour sa part Julien Richard, responsable du pôle Municipales inclusives à L’Inclusion en marche de LREM. Rachida Dati : l’équipe de campagne de LR n’a pas répondu à nos sollicitations.

Anne Hidalgo : « J’ai repéré des candidats en situation de handicap sur chacune de nos 17 listes Paris en commun, dont six se sont revendiqués en tant que tels lors de notre atelier handicap et seraient en position éligible », indique Nicolas Nordman, adjoint au maire chargé des Personnes handicapées.