Magazine Être

Emploi, handicap et prévention


© DR

Société

Jérémie Boroy, du conseil national du numérique "Des lois et des usages"

par Alexandra Luthereau, Janvier 2019


Sourd de naissance, Jérémie Boroy, membre du nouveau Conseil national du numérique depuis mai 2018 et partisan convaincu de l’accessibilité, notamment téléphonique, nous livre sa vision de l’accessibilité numérique. Il ne mise pas tout sur la loi, mais compte sur l’implication de tous les acteurs.


Selon vous, le numérique tient-il ses promesses en matière d’inclusion pour les personnes handicapées ?

Entendons-nous déjà sur ce qu’est le numérique. Ce sont bien sûr les sites Internet mais aussi la téléphonie, l’audiovisuel et de manière générale les objets connectés, comme les enceintes.

Sous l’angle de l’accessibilité et du handicap, le numérique revêt deux aspects paradoxaux. C’est une chance inouïe de pouvoir déployer de façon massive des solutions d’autonomie, de les démocratiser et de les mettre à la portée de tous. Mais dans le même temps, si on ne prête pas attention à l’accessibilité numérique et aux nouveaux usages numériques, comme cela a eu lieu ces dernières années, on crée de nouveaux fossés.

Légiférer constitue-t-il la bonne solution ?

On attend tout, tout le temps, du politique alors qu’il n’a pas forcément la main sur tout. Dans la société, certaines questions ont avancé sans la loi, parce que des acteurs ont compris qu’ils avaient intérêt à les faire progresser. Nous sommes toujours dans un rapport de force alors qu’en fait la question des handicaps, quand on est un acteur public ou privé, est une opportunité pour toucher le plus grand nombre. Le nombre d’individus, au-delà des personnes handicapées, qui déclarent rencontrer des difficultés au quotidien s’élève à 12 ou 13 millions. Cela signifie que lorsqu’un nouveau produit est lancé sur le marché, qu’un candidat se présente aux élections, qu’un nouveau programme télé est diffusé, il y a potentiellement autant de personnes, sans compter leur famille et leurs proches, qui peuvent y renoncer. Dans les pays anglo-saxons, la démarche sera plus volontiers pragmatique, en définissant l’impact financier de l’inaccessibilité.

Cela dit, la loi est là pour apporter des garanties à un moment donné. Sur la question des services clients par téléphone accessibles aux sourds et malentendants, j’aurais espéré qu’il n’y ait pas besoin d’une loi, mais grâce à elle les entreprises doivent désormais rendre accessibles leurs services.

Mais la loi est parfois en retard par rapport aux usages ?

Prenons l’exemple de l’audiovisuel. Au moment de la loi de 2005, trente ans de retard ont été rattrapés, avec l’obligation faite aux chaînes de sous-titrer la totalité de leurs programmes. La victoire a été obtenue de haute lutte. À l’époque, la loi donnait cinq ans aux chaînes pour tout sous-titrer. Ce qui a été fait. Sauf que, durant ces cinq années, nos usages ont complètement changé. Nous sommes passés de la télé de papa et du JT de 20 heures, regardé en famille, à la consommation individuelle de contenus sur son smartphone ou sa tablette. Le problème est que le sous-titrage ne fonctionne pas avec ces outils. Les chaînes et les opérateurs de télécommunication s’en renvoient la responsabilité. Ne pourrait-on pas imposer une définition standard de l’accessibilité numérique une bonne fois pour toutes, qui concernerait tous les services et solutions numériques ayant un impact quotidien sur les personnes handicapées ?

En matière de bonnes pratiques, on peut citer les vidéos publiées sur les réseaux sociaux, qui sont toutes sous-titrées ?

C’est un des bons exemples où les personnes handicapées, et en particulier sourdes, s’emparent d’un usage grand public pour leur propre bénéfice, d’un progrès obtenu non par contrainte mais parce que les études montrent que les internautes visionnent les vidéos sans le son.

C’était aussi le cas des SMS utiles à la communication de la population sourde sans qu’ils aient été conçus dans cet objectif. Il existe tout de même des limites à ces usages. Comme ils n’ont pas été pensés pour des publics avec des déficiences, ils ne sont pas tout à fait adaptés à leurs besoins. Par exemple, le sous-titrage ne sera pas très bon.

Par ailleurs, de nombreuses start-up lancent des projets innovants pour faciliter le quotidien des personnes handicapées...

Depuis deux ans, nous vivons un tournant avec des solutions, comme les assistants vocaux, qui retranscrivent en direct des conversations. Elles nous obligent à réinterroger nos habitudes en matière d’accessibilité et, de surcroît, remettent en question son principe.

Qu’entendez-vous par « réinterroger nos habitudes en matière d’accessibilité et remettre en question son principe » ?

Aujourd’hui, par exemple, il est possible d’avoir sur son téléphone une application de reconnaissance vocale qui retranscrit les conversations en direct. Ce qui facilite les échanges avec une personne, en réunion, à un colloque, etc., sans que l’environnement soit adapté en amont. Cela réinterroge la définition de l’accessibilité puisque ces solutions proposent une accessibilité à la carte, individuelle, disponible dans sa poche sur son portable.

L’accessibilité numérique constitue-t-elle un sujet que vous allez traiter au Conseil national du numérique (CNNum) ?

L’accessibilité numérique a été choisie comme l’un des premiers thèmes de travail durant ce nouveau mandat. Avec notamment l’objectif de contribuer à la Conférence nationale du handicap qui se tiendra au printemps prochain. Pour cela, nous voulons sonder les acteurs de terrain du numérique sur les freins rencontrés et sortir de l’entre-soi du secteur du handicap. Je voudrais que ces acteurs expliquent comment, selon eux, cette question pourrait évoluer.

Dans ce cadre, nous suivons les travaux mis en place sur l’illectronisme. Nous avons lié les deux sujets. Ainsi, le CNNum a intégré le groupe de travail sur ce chantier. C’était l’opportunité parfaite.

Propos recueillis par Alexandra Luthereau


Bio express

  • De 1999 à 2007 : assistant parlementaire à l’Assemblée nationale.
  • 2011 : création de l’entreprise Aditevent...
  • En 2013 : conseiller chargé de l’accessibilité et de la jeunesse au sein du cabinet du ministère délégué aux Personnes handicapées et à la Lutte contre l’exclusion.
  • De 2004 à 2010 et depuis 2018 : président de l’Union nationale pour l’insertion sociale des déficients auditifs (Unisda).
  • 2018 : membre du Conseil national du numérique.