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Emploi, handicap et prévention


Société

Dans la culture / Des opportunités considérables

par Willy Persello, Janvier 2019


Lecture, spectacle vivant, cinéma... les technologies numériques favorisent de multiples accès à la culture pour les publics empêchés, et ce quelle que soit leur situation de handicap. Quelques exemples de ce que permet le numérique.


Les technologies numériques ont un potentiel impressionnant en matière d’accessibilité à la culture. Le fait de regrouper du texte, du son et des images sur un même support permet aux personnes malvoyantes et/ou aveugles, sourdes ou malentendantes, dys, déficientes intellectuelles, illettrées ou analphabètes d’accéder à la culture.

« Le numérique est une clé d’accessibilité au livre », explique Laurent Le Meur, directeur technique de l’European Digital Reading Lab (EDRLab), un laboratoire de développement de logiciels open source, spécialisé dans la publication numérique et en particulier le livre (voir encadré). Les initiatives d’éditeurs traditionnels ou numériques se multiplient.

Lecture accessible à tous

Pour les aveugles et les malvoyants, les éditions associatives Benjamins Media (benjamins-media.org), spécialisées depuis plus de trente ans dans les livres sonores pour la jeunesse, adaptent progressivement leurs livres au format epub. Chaque livre numérique contient le texte, les illustrations, l’enregistrement audio et, via le module VoiceOver de la tablette ou de la tablette/téléphone, l’audiodescription des illustrations et l’intégralité du texte en braille éphémère. Certains titres proposent une version traduite en langue des signes. La volonté de proposer des livres bilingues français/ langue des signes française est à l’origine de la création d’Inclood ([inclood. fr](inclood. fr)), maison d’édition numérique fondée en 2016 par Marlène Varnerin, sourde de naissance. Le premier titre, Viggo, permet la lecture d’un texte et sa traduction simultanée en langue des signes française, via l’application Inclood. « Nous prévoyons deux axes de développement : la publication de créations originales telles que Viggo, mais aussi l’adaptation de livres d’éditeurs jeunesse pour les rendre accessibles », explique Ombeline Laurent, chargée de la communication et des partenariats. « En mai 2019, nous publierons une création et cinq titres adaptés de confrères éditeurs. »

Pour les dys, plusieurs maisons proposent des livres numériques adaptés. Belin Éducation a créé en 2016 la collection Colibri, dont tous les titres (22 à ce jour) sont disponibles en numérique avec des fonctionnalités supplémentaires. « Proposant quatre niveaux de difficulté différents, chaque titre de la collection, répondant à une charte élaborée par une équipe pluridisciplinaire (universitaires, enseignante et écrivain), est consacré à un graphème (lettre ou groupe de lettres représentant un son, Ndlr). La maquette, la police de caractères, les phrases et la syntaxe sont adaptées », explique Lorraine Meurisse, éditrice de la collection. « Née des retours et besoins formulés par les lecteurs et les orthophonistes, la version numérique supplée aux limites du papier. Parmi tous les apports possibles, nous avons retenu ceux qui nous semblaient les plus pertinents. Elle propose notamment, grâce au format epub (voir encadré), un ajustement de la taille de la police, une mise en couleur du graphème étudié, des définitions écrites et audio des mots difficiles et la possibilité d’enclencher la lecture audio d’un segment de phrase, d’une page ou de l’intégralité du livre. » La jeune entreprise L’Arbradys (larbradys.com), fondée par Sophie Noël et Stéphanie Paris et originellement 100 % numérique, propose pour les jeunes lecteurs Dys-moi l’actu, un bimensuel d’actualité. « Dysmoi l’actu propose deux niveaux de difficulté (dès 8 ans et dès 11 ans). Chacun est disponible en deux versions d’adaptation : repérage visuo-spatial ou imprégnation syllabique », expliquent les fondatrices. Les possibilités offertes en numérique sont similaires à celles de la collection Colibri.

Cinéma et concerts aussi

Les technologies numériques permettent également d’accéder au cinéma. Ainsi l’application Greta, disponible en Allemagne depuis 2013 et en France depuis 2017, offre aux personnes aveugles ou malvoyantes, ainsi qu’aux sourds ou malentendants, l’accès aux films. À tout moment, en tout lieu et sur n’importe quel support – dans les salles de cinéma, les cinémas en plein air, à la maison, à l’école, etc. –, avec un smartphone ou une tablette, les films sont accessibles. L’application Greta lit l’audiodescription ou les sous-titres pour sourds et malentendants et souffle l’audiodescription pour les aveugles. Ce système nécessite un accord avec les distributeurs des films. Aujourd’hui, 25 films sont disponibles en français.

Grâce à l’application Supralive, les concerts sont désormais accessibles aux personnes souffrant de déficiences auditives. Créé par la start-up Augmented Acoustics, le kit Supralive se compose d’un casque, d’un boîtier et d’une application mobile : il permet à chaque spectateur de personnaliser le son du concert en temps réel. Pour aller plus loin, la start-up travaille actuellement sur la solution “Live for all”, qui a pour objectif d’intégrer au dispositif une correction personnalisée en fonction de la déficience auditive de chaque spectateur et du type de musique écouté. Cette technologie nécessite un équipement de la salle de concert. Elle peut être utilisée par les entreprises pour des événements (lancement de produits...), des conférences, des réunions, etc.

Ce florilège d’offres existantes n’est que la partie émergée d’une multitude de possibilités. L’intelligence artificielle devrait d’ici quelques années déployer l’accessibilité numérique de la culture au profit de tous.


L'epub, pour 100% de libres accessibles

Depuis sa création en novembre 2015, l’EDRLab travaille avec ses 47 membres (éditeurs et acteurs de la publication numérique) à la création d’un format standard d’édition numérique, ouvert et accessible : l’epub 4. Ouvert, car il peut être lu indifféremment sur ordinateur, tablette, smartphone et liseuse, sous Mac et PC, Apple ou Android, tout en respectant les droits d’auteur. Quelle est la différence principale entre le format epub et le format pdf, également accessible ? Laurent Le Meur, directeur technique de l’European Digital Reading Lab (EDRLab), la résume ainsi : « Le format pdf fige la page en préservant la mise en forme. Le format epub, quant à lui, s’adapte à la page et est plus souple et plus lisible sur les écrans les plus petits (smartphone et tablette). » L’epub permet d’adapter la taille des caractères, de choisir la police, mettre en couleur les différents graphèmes (pour les dys, notamment). L’epub 4 en cours d’élaboration permettra la lecture audio d’un texte. Pour que celui-ci soit totalement accessible, les fichiers doivent être structurés correctement. La mission de l’EDRLab consiste aussi à sensibiliser les éditeurs sur ce point.