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Emploi, handicap et prévention


Pressions, cadences infernales, risques psychosociaux, troubles
musculo-squelettiques et douleurs articulaires constituent
l’envers du décor de la livraison "le jour même".

Emploi Innover

L’uberisation, nouveau facteur de désinsertion ?

Juillet 2018


Le développement des plateformes logistiques automatisées et des plateformes numériques, qui font appel à des travailleurs indépendants, porte à s’interroger sur la prévention de la désinsertion.


Des cyclistes qui pédalent à toute allure pour livrer un nombre maximum de repas pour 5 euros la course, par tous les temps et au péril de leur sécurité et de leur santé, des chauffeurs VTC qui cumulent 70 heures de travail par semaine pour obtenir un salaire décent… Si l’uberisation a permis, sur fond de nouvelles technologies, d’applications pour téléphones intelligents et de géolocalisation, d’ouvrir le marché du travail, quel est le prix payé par les salariés ? Ou plutôt pour les travailleurs indépendants, puisque l’uberisation signe justement la fin du salariat, afin de libérer les employeurs de leurs contraintes ?

Face à des conditions de travail qualifiées par certains observateurs et acteurs du secteur d'"esclavagisme moderne", fédérations et syndicats commencent à faire entendre leur voix. L’enjeu est de taille, car aucun secteur ne semble épargné : après celui des services à domicile, celui du bâtiment a dû également se mobiliser face à la création de nouvelles plateformes. Des collectifs de coursiers, réunissant de nombreux livreurs à vélo, se mobilisent également de façon très active contre le "tâcheronnage", le paiement à la course dans plusieurs villes de France, ainsi qu’à l’étranger.

La transformation de l’économie engendre aussi de nouveaux risques dans les "usines à colis", ces plateformes logistiques implantées par les géants de la livraison. Pressions, cadences infernales, risques psychosociaux, troubles musculo-squelettiques, douleurs articulaires : l’envers du décor de la livraison "le jour même" est loin d’être rose, dénoncent les syndicats.

Turn-over et précarisation

« J’ai vu de nombreux jeunes arriver chez Amazon sans aucun problème de santé et partir après deux ou trois ans avec des pathologies assez importantes : problèmes de dos, d’articulations, d’épaules, de genoux », témoigne Grégory Lavainne, responsable de la section syndicale Unsa de l’usine Amazon de Saran (Loiret). « Amazon use, même les jeunes. Il y a également beaucoup de pressions psychologiques liées à la productivité. C’est, par exemple, un salarié qu’on vient voir plusieurs fois par jour pour lui dire que son rythme de travail n’est pas assez élevé, qu’il est moins bon que les autres. »

De son côté, Amazon indique s’engager à offrir un cadre de travail agréable et motivant, et faire de la sécurité de ses collaborateurs sa priorité. « Cela passe par l’application de normes élevées, des installations de pointe, ou encore 100 000 heures de formation et plus de 2,2 millions d’euros investis en matière de sécurité en 2017. »

Sur le plan de la prévention de la désinsertion, Amazon a mis en place des actions d’accompagnement et de suivi spécialisé. « Il n’y a pas de profil-type. Chaque collaborateur peut se former, et développer son potentiel quel que soit son parcours. Des actions en faveur des salariés en situation de handicap sont mises en œuvre : nous proposons notamment des entretiens avec un ergonome, adaptons l’accessibilité de nos sites, ou sensibilisons nos collaborateurs. » Le responsable syndical pointe également le turnover qu’il qualifie d'« énorme ». « Parmi ceux qui sont arrivés comme moi en novembre 2011, nous ne sommes plus nombreux. Ils sont partis d’eux-mêmes ou ont été poussés vers la sortie. Quant au dialogue social, s’il existe officiellement, en réalité c’est faux. Depuis la création de notre section syndicale en 2016, nous avons déposé un préavis de grève illimitée avec Force ouvrière et n’avons à ce jour jamais été reçus. » Mais selon Amazon, le turn over est dans les faits « assez faible » dans ses entrepôts, et se situe en dessous des moyennes nationales. L’entreprise précise qu’un accord sur la qualité de vie au travail est en cours d’application et que les partenaires sociaux, suite aux négociations annuelles, ont également obtenu 2,2 % d’augmentation des salaires en 2018 pour tous les employés. « Nous sommes fiers d’avoir créé des milliers d’emplois en France ces dernières années et avons confirmé la création de 2 000 CDI en 2018. Si autant de personnes nous ont rejoints, c’est notamment parce que nous offrons des emplois de qualité, dans un environnement de travail agréable, avec des opportunités d’évolution. » Et Amazon de citer son classement Glassdoor dans le top 10 des meilleurs employeurs en France.

Grégory Lavainne, quant à lui, redoute désormais la propagation de ce modèle logistique : en mai 2017, La Redoute, acteur historique de vente par correspondance, a inauguré un entrepôt entièrement automatisé afin de faire face à une concurrence très rude. « Certes, avec ces plateformes on crée du travail. Mais on crée aussi des travailleurs pauvres et de l’emploi précaire », déplore le responsable syndical. Un constat bien éloigné du "sourire sur le carton", logo du géant mondial de la distribution en ligne.


Les travailleurs indépendants enfin couverts ?

Depuis le 1er janvier 2018, toutes les plateformes numériques de type Uber ou Deliveroo doivent prendre en charge l’assurance couvrant les risques d’accident du travail souscrit par les travailleurs indépendants, ou signer un contrat collectif pour offrir ces garanties. Cette mesure s’applique aux travailleurs qui réalisent au minimum 5 100 euros de chiffre d’affaires par an, avec une ou plusieurs plateformes. En novembre 2017, le Conseil économique social et environnemental (Cese) préconisait cette obligation de couverture santé pour tous les travailleurs indépendants, évoquant les risques professionnels, tels qu’une « tendance à renoncer aux soins et à ne pas prendre d’arrêt de travail alors que leur état de santé l’exigerait, une situation qui semble concerner l’ensemble des travailleurs indépendants ». Ce phénomène est renforcé chez les jeunes « dans certaines plateformes de transport ». Le Cese appelle également à renforcer les pratiques de prévention concernant les travailleurs indépendants, soutenu par les pouvoirs publics, des branches professionnelles et des services déconcentrés du ministère du Travail.