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Ethnologie : l'humour Pi-Sourd

par Michaël Couybes, Juillet 2018


Il est un humour pouvant certes être qualifié de communautaire, mais qui dépasse le handicap pour marquer une langue et une culture : celui des Sourds signants. Pi est le son qui sort de la bouche des Sourds lorsqu’ils effectuent le signe "typique, caractéristique".


On a dit d’eux qu’ils étaient tristes, encore plus tristes que bien des handicapés physiques, plus tristes que les aveugles… On leur a recommandé, à l’instar du professeur de psychologie de la Sorbonne Pierre Oléron dans les années 1950, de se rendre agréables en société en riant les premiers des méprises dues à leur surdité et de raconter les plus amusantes d’entre elles.

À défaut de les connaître et de les fréquenter, de nombreux faux amis des Sourds ont ainsi véhiculé de fausses idées durant des décennies. « Plusieurs années de fréquentation du milieu sourd et l’apprentissage de leur langue m’ont prouvé que les sourds sont aussi rieurs que leur sociabilité est intense », répondait Yves Delaporte, ethnologue, dans un livre recueil de ses principaux textes sur les aspects de la culture sourde, dont le rire, paru en 2000. (Yves Delaporte, Des signes, des noms, des rires, aspects de la culture sourde, éd. Asas, 2000.)

Du Tex Avery gestuel

L’humour sourd existe. Il est multiforme, riche et complexe. C’est tout d’abord un humour visuel qui repose sur les onomatopées et une iconicité virtuellement porteuse d’une grande charge comique. Ce sont parfois d’authentiques spectacles visuels dans la veine des meilleurs dessins animés, tels ceux de Tex Avery. Autre forme courante dans l’humour sourd : le jeu d’imitation qui tient plus du mime et qui bien souvent tourne à la caricature. Les Sourds imitent régulièrement les entendants tels qu’ils les perçoivent. Cet humour prend l’exact contre-pied des représentations que les entendants se font de la surdité. Mais la forme d’humour la plus prisée chez les Sourds reste sans doute l’emploi systématique qu’ils font de l’image pure pour s’en amuser. Il n’y a pas un détail de l’apparence physique qui ne puisse ainsi être mis à profit pour rire et faire rire. Enfin, il y a les jeux de signes, équivalents des jeux de mots, comme les rébus gestuels.

Production symbolique, en un point où s’articulent langue et société, l’humour sourd offre une bonne introduction à la culture sourde. Il montre que le fait d’appréhender le monde par la vue plutôt que par l’ouïe constitue une différence qui engage tous les actes de la vie quotidienne, du plus trivial au plus complexe. De ces histoires, souvent de nature sexuelle ou scatologique, les entendants ne retiennent que leur côté scabreux, cru ou grivois. « Mais que l’on prenne plaisir à les recevoir, que l’on soit capable de comprendre vraiment ce qu’elles disent, et que l’on se délecte à les raconter à son tour, voilà en effet qui n’est pas donné à tout le monde », témoigne Yves Delaporte. Il ne suffit pas de faire des gestes, de bricoler un peu avec la Langue des signes française (LSF) pour les trouver drôles. La barrière ici n’est pas langagière. Elle est culturelle. Et rire à ce type d’histoires devient un critère identitaire.


Le rire malentendant

Les malentendants et devenus sourds n’ont pas d’humour spécifique. En revanche, ils sont souvent les "victimes" d’histoires drôles raillant leur déficience. Ils les reprennent parfois à leur compte. Le rire est alors défense, catharsis, pour masquer la souffrance, l’autodérision, l’endurcissement. Le rire du malentendant et du devenu sourd est le rire de l’entendant qui a perdu l’audition.